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#8 - Ugo Bellagamba et Bertrand Campeis
Interview par Mail du 20 juin 2010


BC: Je souhaite avant tout discuter de ta passion pour l'uchronie, passion que l'on retrouve dans ta nouvelle «L'Apopis Républicain, parue sous le pseudonyme de Michaël Rheyss (d'ailleurs pourquoi ce pseudonyme ?) dans Aventures Lointaines 01. J'aimerais revenir avec toi sur cette uchronie aux saveurs si particulières. Peux tu nous en dire plus sur son écriture, développer pour ceux qui ne la connaissent pas son point de divergence, nous parler de cet univers aux tonalités si proches et si étranges. Tu la considères non pas comme la plus aboutie de tes nouvelles, mais comme la plus complète : pourquoi ? (En tant que lecteur je reste encore aujourd'hui émerveillé par le style et l'univers développé). Peux tu nous dire dans quelle condition as tu écris sa "suite" La stratégie Alexandre, qu'essayais tu de faire passer par rapport à la première nouvelle ? Jamais deux sans trois, aurons nous la chance d'avoir une autre nouvelle, un jour, dans cet univers ?

UB: Le choix d'un pseudonyme, pour commencer, procédait à la fois d'un jeu et d'une certaine réserve. A l'époque de l'écriture de l'Apopis Républicain, j'étais encore doctorant, et je ne voulais pas que quiconque vienne me reprocher d'écrire de la science-fiction, en parallèle de ma thèse sur les avocats. C'était un gage de liberté et, pour moi, une manière d'organiser un équilibre essentiel entre la plongée dans les archives et l'envol vers l'Imaginaire. Le côté "ludique" vient d'une discussion avec Gilles Dumay qui, à l'époque, semblait considérer qu'un pseudonyme était amusant, sinon nécessaire. C'est Michael Rheyss qui est sorti du chapeau : le prénom en clin d'oeil à mon oncle, compositeur et psychanalyste, et le nom pour lorgner du côté de Wul ou de Steiner, plutôt que vers les sonorités par trop américaines, voires italiennes.

Même si je ne l'écrirais exactement de la même manière aujourd'hui, L'Apopis Républicain reste ma novella préférée, celle qui illustre le plus tôt cette recherche de pluralisme qui me guide dans l'écriture : pluralisme substantiel (l'uchronie se marie à la conquête spatiale), pluralisme formel (c'est une novella, format mixte), pluralisme narratif (une lettre imaginaire de Champollion, le point de vue d'un franc-maçon, et l'ombre portée d'une antique civilisation), etc. L'Apopis Républicain en dit beaucoup sur mon goût pour la communication des savoirs, le métissage culturel, mais aussi, il révèle mon besoin d'exprimer ma reconnaissance. Ici, c'est à mon grand-père italien, Guido Bellagamba, général d'artillerie dans l'armée italienne et passionné par l'histoire d'Alexandre le Grand et Napoléon Bonaparte, que je m'adressais. Hélas, il est parti avant de pouvoir lire l'Apopis...

En ce qui concerne le "point de divergence", je réalise que, dès l'Apopis, j'avais fait le choix d'un ensemble de points de divergence, manifestant les multiples intersections entre l'histoire réelle et celle imaginaire. En dépit de la scène dans laquelle j'évoque un bas-relief mettant en regard la bataille de Qadesh et celle de Waterloo, je n'ai jamais voulu faire de Waterloo l'unique source de mon uchronie. A mes yeux, la divergence porte tout autant sur la victoire uchronique du siège de Saint-Jean d'Acre, durant la campagne d'Egypte du consul Bonaparte, en 1799. Elle tient aussi à la rencontre, non racontée, mais implicitée dans l'Apopis, entre un empereur vieillissant et un Champollion qui aurait adhéré à l'aventure impériale continuée, car elle lui fournissait les moyens de poursuivre ses recherches. Tout est dans la lettre qui ouvre la novella et qui reprend tous ces éléments. Au fond, je n'ai jamais cru au point de divergence unique, bien trop réducteur face à la complexité de l'Histoire elle-même.

La suite, « La stratégie Alexandre », est venue assez naturellement. Dans l'Apopis Républicain, je voulais montrer, sous couvert d'uchronie, que je croyais à l'inéluctabilité de la République. Bien sûr, la figure du franc-maçon révolutionnaire conscient de l'étroitesse de sa marge de manoeuvre au regard de ses convictions humanistes, et celle du jeune héritier impérial, idéaliste, plus fasciné par l'exploration de l'inconnu que par le pouvoir, me permettaient de nuancer mon propos et d'en montrer la relativité, tout en plaçant leurs convictions respectives sur la Balance de Maât. La stratégie Alexandre  était moins ambitieuse, mais nécessaire : il me fallait montrer que le combat pour la République n'est jamais gagné par la seule insurrection et que l'usure des institutions affecte tous les régimes politiques depuis la Grèce antique. Enfin, la scène de combat spatial face aux Ramessides, volontairement désuète, était un hommage assez transparent à L'anneau de Ritornel de Charles Harness, que j'aime beaucoup.

J'ai dans mes tiroirs, une troisième nouvelle sur l'univers de l'Apopis républicain, se situant quelques trois cent années après le retour des Ramessides et leur victoire présumée sur la République. L'intérêt ? Montrer comment les républicains sont obligés d'organiser une résistance face aux "divinités" extraterrestres, en renouant avec une forme de monothéisme mêlant eschatologie chrétienne et apologie robespierriste de l'être suprême, pour donner l'impulsion d'un nouveau combat, terroriste, pour la liberté. Un jour, peut-être...

BC: A partir de cela peux tu nous dire d'où te viens cette passion pour l'uchronie, pour l'utopie ? Y-a t-il une ou des oeuvre(s) en particulier qui explique(nt) cette passion ?

UB: Moins que des oeuvres, c'est un parcours, jalonné des rencontres avec Campanella, Bacon, Rousseau, Montesquieu, Mercier, Renouvier, Toynbee, Silverberg, Jeury, Smith, Heinlein, etc, qui a déterminé mon regard et mon apprentissage des idées politiques et de l'écriture. La science-fiction est, pour moi, le prolongement de la littérature utopique née à la Renaissance, déployée au XVIIIe siècle, transformée au XIXe siècle, avec la science, la technique, les idéaux égalitaires, les rêves libertaires et premiers cauchemars totalitaires. Au coeur de la science-fiction, il y a incontestablement la démarche scientifique qui se marie, pour le meilleur et pour le pire, avec la licence de l'Imaginaire. Et l'histoire, comme la physique, est son principal champ d'expérimentation. Forcément, ne pouvant me tourner vers la physique, ou alors, de façon métaphorique, comme je l'ai fait dans Dernier Filament pour Andromède, j'ai choisi l'uchronie.

BC: J'attendais avec impatience ton roman Tancrède, et je n'ai pas été déçu ! Cela t'a pris 10 ans pour l'écrire, si je ne dis pas de bétises, en dehors d'une activité professionnelle assez chronophage,  pourquoi autant de temps ? Comment s'est passé la phase d'écriture ? Est-ce difficile sur un sujet qui compte autant à tes yeux ? Y a t-il eu des moments de doute, de réécriture ?

UB: La réponse la plus simple sera aussi la plus sincère : je n'y arrivais pas ! J'ai réfléchi sur Tancrède, le roman, depuis 1998, mais Tancrède, l'opéra (de Campra), a toujours été l'un de mes repères culturels de par mon grand-père maternel, Clément Zaffini, chef d'orchestre. Dès le départ, ce roman uchronique, je l'ai pensé comme la rencontre entre sa passion pour la musique baroque et la mienne pour l'imaginaire et l'uchronie. Le synopsis détaillé est venu assez rapidement, en fait. Je crois avoir commencé à écrire Tancrède en 2001, notamment la scène d'Amalfi. Puis, au bout de trois ou quatre chapitres, j'ai brusquement arrêté. Tancrède est resté avec moi pendant les années suivantes, et j'ai développé son histoire, la divergence historique que je souhaitais mettre en scène, les personnages secondaires, etc. Il y a eu des versions alternatives, et même le synopsis d'un Tancrède space-op', vers 2004, que personne ne verra jamais.

Tancrède a failli être un dyptique de novellas. Puis, en 2005, je m'y suis remis et j'ai écrit d'une traite la première partie du roman. Et, à nouveau, impossible d'avancer. Je réécrivais, mais la deuxième partie me semblait insurmontable, la complexité de l'Islam et de la géopolitique proche-orientale du XIe siècle m'effrayaient. J'ai beaucoup lu sur le sujet. Beaucoup réfléchi. La deuxième partie est enfin venue en 2008, à la fin de l'année, à l'abri des contingences et totalement en immersion, avec l'opéra de Campra, beaucoup de baroque et quelques musiques de films. J'ai eu un élan créatif particulièrement jouissif, rare. Ensuite, il y a eu le refus du manuscrit par Olivier Girard, qui n'a pas du tout retrouvé ce qu'il attendait après une très longue attente, et l'acceptation inattendue par André-François Ruaud, au moment où je m'apprêtais à proposer le texte hors SF. Je dois ajouter que, dans une période où je ne savais pas encore ce que le roman allait devenir, j'ai aussi bénéficié des conseils de Gilles Dumay, et Eric Picholle, avec qui je venais de coécrire un essai sur Robert A. Heinlein, m'a poussé à suivre les conseils du "Général" et à proposer Tancrède jusqu'à ce qu'il trouve preneur. Au final, j'ai livré un authentique texte d'auteur, je crois. En tout cas, je l'assume comme tel.

BC: Je dois avouer avoir beaucoup aimé redécouvrir Héron, dont tu fais mine de rien un personnage clé de ton uchronie, et cela m'a fait songé à une aventure d'Alix de Jacques Martin (L'île maudite si je ne m'abuse) c'était voulu ? Sinon clin d'œil à la mouvance steampunk et/ou à la nouvelle L'envoyé Extraordinaire  de William Golding ?

UB: Je connais Alix, mais je n'ai aucun souvenir de L'île maudite, ce n'était donc pas intentionnel. Quant aux machines de Héron, c'est plutôt du côté de Renouvier qu'il faut chercher. Dans son Uchronie, esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait dû être (1876), ce philosophe républicain postulait, avec l'éviction du christianisme et le rétablissement de la République, après Marc-Aurèle, l'accélération du développement technologique de l'Occident et j'ai simplement repris cette idée et choisi Héron d'Alexandrie. A bien des égards, Tancrède est aussi un hommage à Renouvier, dont l'oeuvre atteste d'un lien très fort avec l'utopie, puisque son Uchronie décrit un monde meilleur.

BC: Je sais que tu travailles actuellement avec André-François Ruaud sur un essai traitant de l'Uchronie à paraître dans la collection La Bibliothèque des Miroirs. Etant quelque peu débordé de travail ;o) je sais que tu as souhaité prendre plus de temps pour la co-rédaction de cet ouvrage. Peux tu nous en dire un peu plus sur ce qui t'as donné envie d'écrire un essai sur l'uchronie ? Comment s'est passé la création du plan de l'ouvrage ? J'imagine que celui-ci va être différent de l'essai d'Éric Henriet (en le complétant ou en partant sur d'autres pistes) ? Comment se passe la répartition des taches entre toi et André-François, la phase d'écriture ? Avons-nous une chance de voir cet ouvrage cette année où faut-il plutôt envisager une sortie en 2011 ?

UB: André-François m'a proposé de rédiger cet essai à ses côtés, pour la très belle Bibliothèque des Miroirs, à la suite de l'aboutissement de Tancrède. Je ne pouvais refuser. D'abord parce que mon engagement dans l'Imaginaire et la SF ne passe pas uniquement par la fiction, comme l'essai sur Heinlein, aux côtés d'Éric Picholle ou l'organisation de la 35ème convention nationale de SF le prouvent. Ensuite, parce que je me sens aujourd'hui à même d'apporter quelque chose de neuf, qui contribuera à l'étude pluridisciplinaire des uchronies. Enfin, parce que je suis incapable de refuser de nouveaux défis. Nous avons le plan détaillé, discuté avec les collaborateurs des Moutons Electriques, nous avons un corpus et, surtout, nous avons la synergie de nos idées pour forger, je l'espère, une oeuvre enthousiaste et originale. Bien sûr, l'ouvrage sera différent de celui, remarquablement érudit, d'Eric B. Henriet et, je le souhaite sincèrement, complémentaire. Le bémol final, toutefois, c'est qu'il faudra attendre. Je dois écrire un certain nombre d'articles universitaires pour 2011, et annoncer une date serait tout sauf professionnel.

BC: As-tu d'autres projets concernant l'uchronie, l'utopie en cours ou en projet ?

UB: Je prépare deux articles sur l'utopie. L'un traitera de l'impôt dans l'utopie, et sera coécrit avec une collègue de l'université de Nice, l'autre traitera de l'influence des utopies britanniques dans le courant utopique européen. J'ai présenté à l'université de Lausanne, en avril dernier, une conférence sur le temps et l'utopie, qui insistait sur le lien étroit, sinon la parenté, qui rattache l'uchronie à l'utopie, en différentes étapes, notamment au XVIIIe siècle. Tous ces articles seront, à plus ou moins brève échéance, repris sur Génération-SF, le site collaboratif emmené avec grâce et persévérance par Roland C. Wagner, que je salue humblement.

BC: Enfin, pour terminer, la fameuse question rituelle, que signifie le mot uchronie pour toi ?

UB: L'étymologie est, comme pour l'utopie, ambivalente : histoire impossible ou idéale ? Je vais te dire ce qu'elle représente pour moi, plutôt. La liberté de penser les sociétés et les individus sans être prisonnier du carcan des faits, ou étouffé par le corset des théories dominantes. La possibilité de retrouver ce qu'est véritablement la civilisation, depuis la première tablette sumérienne jusqu'à la dernière directive européenne. Un chemin de traverse pour partir, à travers le temps et l'espace, à la recherche de ce qui définit la sociabilité de l'Homme, telle qu'il la pratique ou telle qu'il la rêve. Une expérience de pensée, en somme.

Merci de ces questions et bonne continuation à votre excellent site.


 

Les fils de l'airUchronies !.
ISBN

Les fils de l'airLa 8e colline de Rome.
ISBN 978-2952664752
Mémoires millénaires 2009
182 pages 17,00 €
Les fils de l'airTancrède : Une Uchronie
ISBN 978-2915793734
Moutons Electriques 2009
255 pages 23,00 €
Les fils de l'airLa cité du soleil
ISBN 978-2070303885
R. Lafont 2005
391 pages 7,60 €

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